Vers la fin de l'année 1657, après quatre ans d'attente, Marguerite Bourgeoys est sur le point de réaliser son rêve d'enseignante : une douzaine d'enfants de Ville-Marie sont d'âge scolaire et le gouverneur, Chomedey de Maisonneuve, lui offre un local. Comme ailleurs dans Ville-Marie, l'école n'a rien de luxueux : un bâtiment de pierre de 36 pieds de long par 16 de large, abandonné depuis cinq ans après avoir servi à la fois d'étable et de pigeonnier1. Cette bâtisse a l'avantage de n'être séparée de l'hôpital de Jeanne Mance que par un sentier qui deviendra la rue Saint-Paul. On pourra s'y réfugier en cas de besoin.
Le 22 janvier 1658, vraisemblablement à la résidence du gouverneur, une assemblée historique, réunissait ce dernier, le notaire Bénigne Basset, Marguerite Bourgeoys et un groupe de notables dont le curé, Gabriel Souart, les marguilliers Louis Prud'homme, Jean Gervaise et Gilbert Barbier, de même que Jeanne Mance, Charles Le Moyne et le major Lambert Closse. Le moment était solennel, car on ne faisait rien à la bonne franquette sous la gouverne du sieur de Maisonneuve. Le notaire fit la lecture d'un document rédigé par Maisonneuve et que signèrent les personnes présentes; il décrivait dans le détail la bâtisse de pierre ainsi que le terrain adjacent2 et stipulait leur cession à Marguerite Bourgeoys « pour l'instruction des filles »3.
Immédiatement, la « maîtresse d'école » se met à l'oeuvre pour aménager convenablement son local4 avec l'aide de maçons, de menuisiers et de ses futurs élèves, mais également dans le respect des consignes du gouverneur pour la sécurité de tous, en un temps où les Iroquois ont repris leurs sanglantes maraudes. La classe occupera le rez-de-chaussée et l'ancien pigeonnier, à l'étage, conviendra pour loger Marguerite et son assistante, Marguerite Picart, une jeune fille de 12 ans récemment arrivée de France et fiancée à un certain Nicolas Godé, qu'elle épousera peu de jours avant l'ouverture de l'école.
Cette ouverture a été fixée au 30 avril. Ce jour-là, treize enfants, de cinq à neuf ans, font acte de présence. Leurs noms méritent d'être retenus car certains d'entre eux sont les ancêtres de nombreux Montréalais ; Adrienne Barbier, Charlotte Chauvin, Catherine Daubigeon, Jean et Nicolas Desroches, Léger Hébert, Mathurin Juillet, Jean Leduc, Françoise et Jeanne Loisel, Marie Lucault, François-Xavier Prud'homme et Paul Tessier. Aidée de son assistante, que les enfants appellent « Soeur Picart », Marguerite Bourgeoys retrouve rapidement le rythme qu'elle imposait à ses élèves de Troyes. Sa connaissance intime des familles de Ville-Marie lui fait voir un autre besoin d'enseignement : si la plupart des mères de famille connaissent les rudiments de l'alphabet, mariées très jeunes et sans expérience de la tenue d'une maison, elles ignorent à peu près tout de la cuisine, de la couture, du soin des enfants.
Dès le début de juillet de cette même année 1658, Marguerite réunit donc à son école un groupe de ces jeunes mères désireuses de compléter leur formation. Mais outre l'initiation aux bonnes manières, elles reçoivent aussi des cours de religion. Comme à Troyes, ces leçons se déroulent sous le vocable de Notre-Dame et les élèves, désignées sous le nom de congréganistes, prennent rapidement l'habitude de désigner l'école sous le nom de Congrégation. Dans le langage d'aujourd'hui, l'ancienne étable de la commune est devenue, en quelques mois, un centre d'alphabétisation et d'animation culturelle et religieuse.
L'esprit toujours aux aguets et remarquablement visionnaire, Marguerite Bourgeoys est convaincue que cette oeuvre, qui n'a pas encore complété sa première année d'existence, est appelée à des développements insoupçonnés. Elle entrevoit dès lors la possibilité de réaliser un projet qu'elle caressait déjà à Troyes : créer une association de filles imitant « la vie voyageuse de Notre-Dame » en enseignant gratuitement. Or, au début de l'automne, s'offre une opportunité imprévue : Jeanne Mance lui demande de l'accompagner en France. Souffrant de plus en plus de son bras droit, elle espère s'y faire soigner et projette de ramener à Ville-Marie les hospitalières que M. de La Dauversière lui a promises pour son hôpital. Après avoir confié l'école aux soins de « Soeur Picart » et de deux hospitalières de Québec « en repos » à Ville-Marie5, Soeur Bourgeoys et Mlle Mance filent sur Québec le 29 septembre 1658 pour ensuite voguer vers La Rochelle qu'elles atteignent « au temps de Noël ». Plus tard, Marguerite se rendit à Troyes, en tournée de recrutement.
À la fin de l'automne de l'année suivante, les deux dames étaient de retour à Montréal, Jeanne Mance miraculeusement guérie et accompagnée de trois hospitalières de Saint-Joseph de La Flèche, pour son Hôtel-Dieu. Marguerite Bourgeoys, quant à elle, ramenait quatre compagnes, Edmée Châtel, Marie Raisin, Anne Hiou et Catherine Crolo, qui formeront le noyau de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal. À La Rochelle, des jeunes filles, de celles que l'on appellera « Les filles du Roy », avaient pris place à bord du même navire qu'elles. Mère Bourgeoys avait immédiatement vu s'ouvrir une nouvelle avenue à son inlassable dévouement. Mais il s'agit là d'un autre chapitre de cette passionnante histoire.
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1. Le pied linéaire français correspondait à peu près au pied anglais, soit 0.3048 cm. L'étable était donc d'environ 12 mètres sur 5,5; elle avait été érigée en bordure du fleuve, sur un terrain où les colons mettaient leur bétail en pâturage communautaire, de là son appellation de « commune ». La Commune avait été abandonnée en 1652, après le massacre du gardien par les Iroquois.
2. Un terrain de 48 perches, soit une superficie d'environ un demi arpent ou 1 700 mètres carrés.
3. Un vitrail de la basilique Notre-Dame représente M. Gabriel Souart enseignant à des garçons, « un titre auquel il tenait beaucoup », affirme Olivier Maurault. Nous ne savons pas à quelle date l'enseignement des sept garçons présents à l'ouverture de l'école fut confié au curé de Ville-Marie.
4. Il fallait notamment nettoyer la place de ce qu'y avaient laissé le bétail et les pigeons, y ériger des cheminées pour le chauffage, le meubler, entourer le bâtiment d'un fossé contre les maraudeurs, etc.
5. M. de Queylus, supérieur des Sulpiciens, avait fait venir ces deux religieuses avec l'intention de leur confier l'Hôtel-Dieu de Jeanne Mance. Comme ce projet ne coïncidait pas avec les vues de cette dernière, les deux hospitalières devenaient disponibles pour d'autres tâches.
Pour en savoir plus :
Patricia Simpson. Marguerite Bourgeoys et Montréal, 1640-1665. McGill-Queen's University Press, 1999, 270 p.
Patricia Simpson. Marguerite Bourgeoys et la Congrégation de Notre-Dame, 1665- 1700. McGill-Queen's University Press, 2007, 303 p.
Suzanne Martel. Au temps de Marguerite Bourgeoys (Roman historique pour la jeunesse) Éditions du Méridien, 1982, 335 p.
Hélène Bernier. Bourgeoys, Marguerite. Dictionnaire biographique du Canada en ligne.
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