Les dernières années et la succession
En 1658, seize ans après sa fondation, Montréal n’est encore qu’un petit village de moins de 700 âmes, mais depuis un an, les sulpiciens l’ont érigé en paroisse, Marguerite Bourgeoys ouvre une école en avril de cette année et des colons, à qui Maisonneuve a concédé des lots, se sont enhardis à y construire leur maison. Lambert Closse, pour sa part, fait ériger la sienne sur la terre qui vient de lui être concédée1. L’un des principaux marchands de fourrures de Ville-Marie, ayant à son service au moins deux domestiques, auréolé du prestige que lui confèrent ses succès militaires, sa charge de gouverneur par intérim durant une absence de Maisonneuve ainsi que ses titres de major et de seigneur d’un arrière-fief, il est l’un des notables de Ville-Marie. À 44 ans et marié depuis peu, il décide de se consacrer davantage à son commerce et au développement de son fief. Un mois après avoir pris possession de ce dernier, il est remplacé à la direction de la défense de Montréal par le capitaine Zacharie Dupuis2, un militaire qui a donné maintes preuves de sa bravoure et de ses talents.
Ville-Marie avant le premier tracé de rues (1672)
Les Montréalistes vivent « les armes à la main et l’oeil sur la forêt3 », où se cachent leurs ennemis toujours à l’affût de têtes à scalper. Maisonneuve publie une série de mesures pour assurer la sécurité de ses gens et fait construire des redoutes où ils peuvent se réfugier en cas de danger. Lambert Closse érige des fortifications autour de sa maison4. Il n’a pas pour autant remisé ses pistolets. Au printemps de 1660, quand Dollard des Ormeaux obtient de Maisonneuve la permission d’aller combattre les Iroquois avec un groupe de volontaires, Lambert Closse brûle de se joindre à eux. Dollier de Casson l’affirme : « M. le major avait bien eu envie de grossir le parti et MM. Le Moyne et de Belestre avaient demandé la même chose, mais ils voulaient faire différer cette entreprise jusqu’après les semences qui se font ici en ce temps-là. Mais Dollard et son monde avaient trop envie de voir l’ennemi pour attendre5. » Ce qui laisse entendre que Closse s’occupe à exploiter sa terre.
Le destin l’attendait moins de deux ans plus tard. Au matin du 6 février 1662, il accourt à la tête de 26 soldats et colons qu’il a réunis en vitesse, pour secourir un groupe de travailleurs attaqués par quelque 200 Onnontagués. Quand les Indiens repartent dans la forêt avec leurs blessés et quelques prisonniers, quatre Montréalistes ont été tués dont Lambert Closse6. Sa perte fut vivement ressentie et les chroniqueurs furent unanimes à rendre hommage à sa bravoure, à sa piété, à ses qualités de gentilhomme.
Il laissait dans le deuil une jeune veuve de 21 ans, Élisabeth et une fillette de deux ans, Jeanne-Cécile. Ayant examiné l’inventaire de ses biens après décès, l’historien Marcel Trudel le classe parmi les personnes aisées de Ville-Marie7. La plupart des veuves de cette époque en âge de procréer se remariaient sans tarder, pour assurer leur sécurité et aussi pour répondre aux attentes des nombreux célibataires. Élisabeth ne se remariera pas et mourra octogénaire, en 1722. Quinze ans après la mort de son père, Jeanne-Cécile, âgée de 18 ans, épouse un certain Jacques Bizart, du double de son âge. Suisse et mercenaire dans l’armée française, le gendre de la veuve Closse est un protégé de Frontenac. Le gouverneur vient de lui obtenir le poste de major à Montréal, à la mort de Zacharie Dupuy et il lui concédera en seigneurie, en 1678, l’île Bonaventure, plus tard nommée île Bizart.
Le couple eut cinq enfants8. Le major Bizart mourut en 1692 et Jeanne-Cécile se remaria, deux ans plus tard, à Raymond Blaise des Bergères, capitaine dans les troupes de la marine. Elle lui donna une fille, Marie-Josephte. Celle-ci épousera, en 1722, Guillaume Emmanuel Théodore Denys de Vitré, un militaire avec qui elle eut deux enfants, Mathieu-Théodore et Marie-Anne-Noëlle. Seuls arrière-petitsenfants de Lambert Closse, ces derniers sont les héritiers d’une partie du fief de Montréal et de la seigneurie de l’île Bizart. Marie-Anne-Noëlle demeura célibataire; son frère devait connaître un destin peu commun. Expert de la navigation sur le Saint-Laurent, Mathieu-Théodore commandait, en 1757, un navire de la Marine royale de France naviguant de Bordeaux vers Québec, chargé de munitions et de troupes. Attaqué par des navires britanniques, il dût baisser pavillon après un furieux combat. Prisonnier en Angleterre, on le conduisit auprès de James Wolfe (qui parlait le français), au moment où celui-ci préparait l’invasion de la Nouvelle-France. Conscient de la valeur de ce prisonnier, Wolfe lui demanda de conduire l’expédition. Les promesses de fortes récompenses, puis la menace de le pendre haut et court ne suffisant pas à le faire céder, le général résolut de s’en prendre à sa famille. Ce dernier argument le fit fléchir. Il conduisit l’armada britannique jusqu’en face de Québec9.
Après la Conquête, la réputation de la famille Denys de Vitré est ternie au Canada comme en France. Mathieu-Théodore s’exile en Angleterre avec sa famille et y mourra en 1770. Sa soeur, « seigneuresse » de l’Île Bizart et propriétaire des trois-quarts du fief Closse au faubourg Saint-Laurent, liquide ses propriétés et tente de se faire oublier jusqu’à sa mort, en 1789. Ainsi s’éteignit la famille de Lambert Closse10.
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* La première partie de ce texte est parue dans le dernier numéro de ce journal. Notes et références :
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Gustave Lanctôt. Montréal sous Maisonneuve. Beauchemin, 1966, p. 123. Cette habitation se situerait aujourd’hui sur la rue Saint-Vincent, côté est, non loin de la rue Saint- Paul. Roger Chartrand. Le Vieux-Montréal. Une tout autre histoire. Septentrion, 2007, p, 242. Voir la première partie de ce texte dans la précédente parution de ce journal.
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A. Leblond de Brumath. Histoire populaire de Montréal, Granger Frères, 1890, p. 98.
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G. Lanctôt. Op. cit., p. 123.
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G. Lanctôt, Ibidem
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François Dollier de Casson. Histoire du Montréal de 1640 à 1672. Texte adapté et commenté par Aurélien Boisvert. Les Éditions 101 enr., 1992, p. 132.
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Dollier de Casson (Op. cit., p. 152) fait le récit de son dernier combat et attribue sa mort à la lâcheté de l’un de ses domestiques.
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Marcel Trudel. Montréal, la formation d’une société. 1642-1663. Fides, 1976, pp. 171, 174.
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La famille Bizart s’est éteinte à la première génération. L’aînée, Louise se mariera à 38 ans et n’aura pas d’enfant. Sa soeur Marie-Madeleine sera religieuse hospitalière à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Les trois garçons, l’un deviendra prêtre et les deux autres, militaires, décédèrent sans laisser de postérité.
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Collectif. Aux confins de Montréal, l’Île Bizart des origines à nos jours. Montréal, Les Éditions Histoire Québec, 2008, p. 38.
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Au Canada, du moins. Peut-être trouverait- on, en Grande-Bretagne, des descendants de Mathieu-Théodore Denys de Vitré et donc de Lambert Closse.au pupitre de sécurité du Musée.
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