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Qui se souvient d’Honoré Beaugrand ? (1848-1906)
Écrit par Léo Beaudoin   

08

Mar

2010

Première partie : Un libéral radical

Une rue et une station du métro de Montréal perpétuent son nom, mais peu de Montréalais pourraient dire pourquoi notre ville honore la mémoire d’Honoré Beaugrand. Il n’est donc pas inutile de rappeler le parcours de l’une des personnalités de la vie politique, sociale et littéraire de la métropole durant les trois dernières décennies du XIXe siècle.

Né à Lanoraie dans la famille d’un navigateur, Honoré est inscrit au collège de Joliette et y entreprend les étapes du cours classique qu’il ne complète pas. Selon un de ses biographes, il aurait séjourné quelques mois au noviciat des Clercs de Saint-Viateur1, mais à 17 ans, il est inscrit au collège militaire de Montréal, où il se soumet à un stage d’entraînement. Il s’enrôle ensuite dans l’armée française, qui combat au Mexique, au service de l’empereur Maximilien. Passé en France à la fin de cette guerre2 (1867), il devient un républicain libéral convaincu et un admirateur enthousiaste des principes de la Révolution française. Or la France impériale de Napoléon III n’a que faire d’un tel trouble-fête et le prie d’aller manifester ailleurs son exubérance républicaine.

 

Il s’installe aux États-Unis, y exerce les métiers de comptable et d’interprète, se découvre un talent pour l’écriture et la vocation de journaliste. Il pratique ce métier en plusieurs endroits, puis décide de fonder des journaux à l’intention de ses compatriotes francophones de la Nouvelle-Angleterre et du Missouri. En 1873, il épouse Eliza Walker, à l’église méthodiste de Fall River, au Massachusetts. Franc-maçon « très avancé » et anticlérical notoire, il est mis au ban de la communauté franco-américaine et, en 1878, il rentre au Canada après une absence de 13 ans.

 

Résolu à mettre sa plume au service des libéraux, il lance, à Ottawa, un éphémère journal humoristique puis, en février 1879, il publie, à Montréal, le premier numéro d’un quotidien, La Patrie. Il arrivait au bon moment : les libéraux fédéraux tentaient alors de remplacer l’organe du parti, Le National, récemment disparu3.

 

Financé au départ par le sénateur Rosaire Thibodeau, le nouveau journal, publié à 5 000 exemplaires, devient rapidement rentable grâce à la publicité et à la collaboration d’excellents journalistes4. Fait rare dans le monde des périodiques de l’époque, La Patrie assurera en peu de temps la prospérité financière à son éditeur-propriétaire. D’abord publié dans une vieille maison de la rue Saint-Gabriel5, le journal occupa, à partir de 1883, un immeuble tout neuf, sur la même rue, dont les architectes Resther & Fils avaient dessiné les plans. Deux ans plus tard, Beaugrand lui-même emménageait dans un chic hôtel particulier de la rue Sherbrooke.

 

Rédacteur en chef, entouré d’une équipe de collaborateurs brillants et libres-penseurs, tels Arthur Buies, Louis Fréchette, Godfroid Langlois, Marc Sauvalle, Rodolphe Lemieux, il ne cache pas son anticléricalisme de même que son affiliation maçonnique6. Ce discours radical agace cependant les libéraux modérés qui, autour de Wilfrid Laurier, tentent de débarrasser le parti de l’image sulfureuse que lui avaient apposée les Papineau, les Doutre et les Dessaules. En 1896, Laurier devient premier ministre du Canada, grâce à l’appui des conservateurs « modérés » du Québec. Ces derniers se distançaient des ultramontains radicaux, « les castors ». De son côté, Laurier voulait également s’éloigner des radicaux tels Beaugrand, pour enlever aux curés ultramontains le prétexte de proclamer du haut de la chaire que l’enfer est rouge (libéral) et le ciel est bleu (conservateur)! En février 1897, il fit offrir à Beaugrand un montant que celui-ci ne put refuser et La Patrie passa en d’autres mains, avec le très catholique Henri Bourassa comme rédacteur en chef7. On ne connaît pas son tirage à cette date mais, en 1901, il publiait à 27 500 exemplaires8.

 

À la vente de son journal, Honoré Beaugrand n’a que 49 ans. Il est désormais à l’abri des soucis financiers mais, frêle de constitution et d’une santé fragile, il doit fréquemment s’aliter en raison de crises d’asthme. Pour cette raison, depuis le début des années 1890, il consacre davantage de temps à l’écriture et aux voyages. Après 1897, pour soigner sa santé mais également pour satisfaire sa curiosité d’ethnologue et de géographe amateur, ces voyages occuperont la majeure partie de son temps. À sa mort, il aura fait de nombreux séjours aux États-unis et en Europe, parcouru tout le bassin méditerranéen, visité l’Extrême-Orient et fait paraître le récit de ses voyages dans La Patrie9. Outre ces Lettres de voyages, il a publié un certain nombre d’ouvrages dont La Chasse galerie, un recueil de légendes canadiennes plusieurs fois réédités, Jeanne la fileuse, un roman sur l’émigration canadienne-française aux États-Unis et des textes de ses conférences.

 

Décoré de la Légion d’honneur en 1885 par la France républicaine, Honoré Beaugrand est mort à Montréal, le 7 octobre 1906, âgé de 58 ans. Il demeurait depuis peu à Westmount10. Ses cendres furent d’abord inhumées au cimetière juif, puis près de celles de sa femme, protestante, au cimetière Mont-Royal11. Sa mémoire est aujourd’hui rappelée comme homme de culture et défenseur d’idées scandaleuses pour son temps. Toujours au premier rang des milieux anticléricaux, il a mené de tapageuses campagnes en faveur de l’école laïque et obligatoire de même que pour la réforme de la santé publique.

 

Il s’est aussi engagé dans l’arène politique et accéda à la mairie de Montréal en des circonstances qui mirent à l’épreuve son audace et sa détermination. Ce volet de sa personnalité fera l’objet d’un prochain article.

_______________

Notes et références :

  1. François Ricard. Beaugrand, Honoré, dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne.
  2. Un biographe anonyme prétend qu’il fut expulsé du collège en 1865. Sergent, Beaugrand aurait été blessé et fait prisonnier au Mexique avant d’être acheminé en France. Michael Bliss. Montréal au temps du grand fléau. Montréal, Libre Expression, 1993, p. 31. Rappelons que Maximilien, nommé empereur du Mexique en 1863 avec le soutien de la France, fut exécuté par les républicains en 1867. Il était le frère de l’empereur François-Joseph d’Autriche.
  3. André Beaulieu et Jean Hamelin. La presse québécoise des origines à nos jours. Tome 2, 1860-1879. Les Presses de l’Université Laval, 1975, p. 189.
  4. Ibid., p. 288.
  5. Lovell’s Montreal Directory, 1879-1880.
  6. En 1897, il fondera, à Montréal, la loge L‘Émancipation.
  7. Beaulieu & Hamelin, Op. cit., p. 288. Bourassa ne demeura en poste que très peu de temps.
  8. Ibid., p. 287. La Patrie a cessé de publier en 1990. La Presse en était alors propriétaire et il était un journal hebdomadaire depuis 1957.
  9. François Ricard, loc. cit.
  10. Lovell’s Montreal Directory, 1906-1907.
  11. Dans la section F 3. Brian Young. Une mort très digne : l’histoire du cimetière Mont-Royal. Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2003, pp. 140, 191 et 234.

 

 

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